

La crise migratoire est un terme que l’on entend partout. Dans les médias, les discours politiques et les débats publics. Pourtant, derrière ces mots, se cachent des réalités bien plus complexes, et surtout, profondément humaines. Pour en parler autrement, j’ai eu le plaisir d’échanger avec Laury Maiorano, coordinatrice de programmes humanitaires et spécialisée dans l’accompagnement et la protection des personnes déplacées de force. Forte d’une expérience acquise au sein de camps de déplacés en France, en Afrique et au Moyen-Orient, elle met aujourd’hui son expertise au service de la coordination des programmes humanitaires et de l’adaptation des réponses aux contextes de crises complexes.
Comme le souligne Laury, lorsque l’on évoque la crise migratoire, l’image qui revient le plus souvent est celle de flux massifs se dirigeant vers l’Europe. Toutefois, cette perception ne reflète pas la réalité des déplacements forcés. Elle rappelle que la majorité des personnes contraintes de fuir leur pays ne traversent pas des continents. Elles se déplacent à l’intérieur de leur propre pays, ou vers les pays voisins souvent les plus proches géographiquement, faute de moyens pour aller plus loin. Elle prend l’exemple de ses expériences au sein de camps au Liban, accueillant des populations syriennes et palestiniennes, ou encore au Kenya, dans des camps accueillant des réfugiés venant de Somalie.
Laury revient sur ce qu’elle a observé sur le terrain, les conflits armés restent l’un des principaux facteurs de déplacement forcé. Ces dernières années, des crises majeures au Soudan, en République démocratique du Congo ou encore en Palestine, ont forcé des millions de personnes à quitter leur foyer. Ces déplacements répondent avant tout à une nécessité vitale, se mettre en sécurité et fuir des persécutions du fait de son genre, de sa religion ou de son groupe ethnique par exemple. Peu importe la précarité, l’urgence est de survivre. À cela s’ajoutent les persécutions personnelles, souvent sous-estimées d’après Laury, fuir parce que l’on est menacé pour ses opinions politiques, son identité, ses croyances. Les catastrophes naturelles et le dérèglement climatique jouent également un rôle croissant dans le déplacement forcé des populations.
Laury rappelle une réalité souvent oubliée, la violence commence bien avant le départ et est marquée par la guerre, les persécutions et la perte de son environnement, de ses repères et de tout ce qui constitue un « chez-soi ». Puis vient la violence du trajet. Aujourd’hui, les routes migratoires sont devenues un véritable business, où chaque étape a un coût. Quand l’argent manque, d’autres formes de paiement apparaissent exposant les personnes à des violences physiques, psychologiques et sexuelles. À l’arrivée, la violence ne s’arrête pas. Elle poursuit en expliquant que l’absence d’accueil, la solitude, le rejet, la stigmatisation et l’accès limité aux droits fondamentaux prolongent l’épreuve. Et contrairement aux idées reçues, les personnes migrantes n’ont pas automatiquement accès aux aides sociales ou aux soins
« Et une question que moi, je me suis posée à force d’accompagner des personnes déplacées, c’est se souvenir de qui on est dans tout ça. »
Laury Maiorano
L’une des violences les plus profondes évoquées par Laury est celle de la remise en question constante de l’identité. Devoir prouver son âge lorsque l’on est mineur non accompagné. Devoir raconter et justifier son histoire face à des institutions qui jugeront de sa crédibilité. Devoir convaincre que sa souffrance est suffisante et légitime. Et à force de récits répétés, de doutes imposés, Laury insiste sur un point, comment continuer à se souvenir de qui l’on est quand tout autour remet cette identité en cause ?
Pour Laury, la crise migratoire est aussi une crise de l’accueil. Dans les pays limitrophes des zones de conflit, les capacités d’accueil sont souvent dépassées. Les camps de réfugiés, parfois installés depuis des dizaines d’années, abritent des milliers de personnes vivant sous des tentes, avec un accès limité à l’eau, à l’alimentation et aux soins. Les conditions de vie y sont extrêmement précaires. En Europe, la situation n’est pas plus simple. Les dispositifs d’accueil sont souvent inadaptés, saturés et marqués par des délais administratifs interminables. À l’arrivée, de nombreuses personnes se retrouvent à la rue, plongées dans un nouveau cycle de violence.
Elle poursuit en expliquant que sans les ONG et les associations, de nombreuses personnes déplacées seraient totalement livrées à elles-mêmes. L’accès à l’alimentation, aux soins, à un minimum de dignité repose souvent exclusivement sur leur présence. Mais le travail humanitaire devient de plus en plus complexe. Les financements diminuent, les crises se multiplient et certains États ferment progressivement leurs portes aux acteurs humanitaires, voire même, limitent volontairement leur accès au terrain et leur capacité d’action. Et comme l’ajoute Laury, sans ce travail collectif, aucune réponse durable n’est possible et la question du désengagement des ONG devient impossible.
Ces réalités ont aussi un impact sur celles et ceux qui accompagnent, ajoute Laury. Les acteurs humanitaires et associatifs, confrontés quotidiennement à des situations de grande violence et de détresse, travaillent souvent sous forte pression, avec des moyens limités. Cette exposition prolongée fragilise leur santé mentale alors même qu’elle conditionne la capacité à durer sur le terrain.
Il est urgent de dépolitiser notre regard sur la crise migratoire pour revenir à l’essentiel, comme le réaffirme Laury. S’intéresser à la crise migratoire, ce n’est pas se demander combien de personnes arrivent ou combien cela coûte. C’est s’interroger sur pourquoi ces personnes fuient, dans quelles conditions elles le font et comment elles sont accueillies. Derrière chaque chiffre, il y a une histoire. Derrière chaque parcours migratoire, il y a un être humain en quête de sécurité et de dignité.