Récolter des données et les traiter fait partie intégrante de l’action humanitaire. Et pour cause, cela permet de comprendre l’environnement dans lequel on s’apprête à intervenir, les enjeux qui y sont liés mais aussi de planifier la réponse aux besoins des communautés accompagnées. Pour aborder en détail cela, j’ai eu le plaisir d’échanger avec Alhadji Moussa Issa, spécialiste en collecte et analyse de données. Grâce à son expertise, il joue un rôle clé dans la structuration et l’analyse des données humanitaires, tout en veillant à l’intégrité et à la pertinence des informations utilisées pour orienter les décisions stratégiques en contexte de crise.

Mesurer pour mieux agir

La collecte de données en contexte humanitaire est un exercice nécessaire mais particulièrement complexe. Comme l’explique Alhadji Moussa Issa, les ONG travaillent souvent dans des zones touchées par des conflits, des catastrophes naturelles ou une forte insécurité, ce qui rend l’accès au terrain difficile et parfois dangereux, aussi bien pour les équipes que pour les personnes interrogées. À cela s’ajoutent d’importantes contraintes logistiques, comme le manque d’électricité ou de connexion internet, indispensables pour utiliser les outils numériques de collecte. Il existe également des difficultés liées à l’accès à certaines communautés, notamment les groupes minoritaires, ou encore à la méfiance et aux craintes que peuvent ressentir les communautés face aux enquêtes et à la peur quant à l’utilisation des données. Malgré tout, la collecte reste indispensable pour comprendre les besoins réels et doit s’appuyer sur des méthodes professionnelles comme le rappelle Alhadji Moussa Issa. On parle ici d’enquêtes individuelles ou d’entretiens communautaires afin de récolter des données quantitatives et qualitatives, en s’appuyant sur des outils de collecte comme Kobo ou ODK.

 

Transformer les données en décisions

Pour Alhadji Moussa Issa, les données ne sont pas de simples chiffres mais de véritables outils d’orientation. Une fois collectées, elles doivent être nettoyées, analysées et transformées afin de produire des informations compréhensibles et directement utilisables par les équipes. Elles permettent de mieux cibler les personnes qui ont le plus besoin d’aide, d’ajuster les activités lorsque les résultats ne sont pas concluants et de s’assurer que les ressources sont utilisées de la manière la plus pertinente possible. Mais leur utilité ne s’arrête pas là. Comme le souligne Alhadji Moussa Issa, les données sont aussi un outil essentiel pour faire du plaidoyer. Elles permettent d’appuyer des messages avec des preuves concrètes et de rendre visibles des crises parfois oubliées. En s’appuyant sur des chiffres, des analyses et des visualisations claires, les ONG  peuvent alerter la communauté internationale, les décideurs et le grand public sur l’ampleur des besoins et l’urgence de certaines situations et ainsi, renforcer leur capacité à mobiliser du soutien et des ressources.

Cette capacité à orienter l’action et à rendre visibles des réalités souvent ignorées s’inscrit aussi dans un principe fondamental de l’humanitaire, la redevabilité. Pour Alhadji Moussa Issa, elle s’adresse d’abord aux personnes touchées par les crises. La collecte de données est avant tout un moyen de leur donner la parole mais aussi de leur montrer l’impact des programmes menés. Cette exigence concerne également les bailleurs et les donateurs, auprès de qui les organisations doivent être en mesure de démontrer, de façon transparente, l’impact et la pertinence de leurs programmes.

 

Innover pour mieux récolter

Les données ne servent pas uniquement à décrire une situation, elles permettent aussi d’anticiper et d’améliorer les réponses humanitaires. Parmi les outils de plus en plus utilisés, la cartographie occupe une place importante car elle permet de visualiser les zones non couvertes par l’aide, d’optimiser la planification logistique ou de mieux comprendre l’environnement dans lequel les humanitaires interviennent (recenser les infrastructures médicales existantes  par exemple). Elle permet également de croiser des données humanitaires avec des informations sécuritaires afin d’anticiper certains mouvements de population ou certaines zones à risque.

« La cartographie ça transforme l’analyse statistique en analyse spatiale. Avec ça, on peut visualiser les zones non couvertes par l’aide. » 

Alhadji Moussa Issa

D’autres innovations viennent compléter ces approches, comme l’utilisation de l’intelligence artificielle, pour l’analyse prédictive, ou encore le recours aux images satellites et aux drones pour évaluer les dégâts après une catastrophe sans exposer les équipes. La collecte participative, qui implique directement les communautés via des outils mobiles pour obtenir des retours en temps réel, ouvre également de nouvelles perspectives. Toutes ces évolutions nécessitent toutefois une vigilance particulière concernant la protection et la sécurisation des données, afin qu’elles ne puissent jamais être utilisées à des fins de discrimination ou de persécution. Et les ONG doivent y veiller en sécurisant ces données via des systèmes de sécurisation comme la blockchain.

 

 

La collecte de données dans le secteur humanitaire est un élément fondamental pour optimiser l’impact des interventions, garantir une aide ciblée et équitable et pour assurer une gestion plus transparente et responsable des ressources allouées. Elle permet également d’améliorer la planification à long terme et d’identifier des solutions durables aux problèmes structurels qui sous-tendent souvent les crises humanitaires. Grâce à des données précises et fiables, les organisations humanitaires peuvent, non seulement répondre rapidement et efficacement aux besoins urgents, mais aussi jouer un rôle clé dans la reconstruction. Il est cependant à noter que cette collecte doit être menée de façon éthique, en respectant la vie privée et la dignité des personnes, et en veillant à ce que les données ne soient pas utilisées à mauvais escient.