La localisation de l’aide est aujourd’hui au cœur des réflexions sur l’avenir de l’action humanitaire. Si le principe semble faire consensus, sa mise en œuvre soulève encore de nombreuses interrogations : comment donner davantage de place aux organisations locales ? Quels freins persistent malgré les engagements pris par les bailleurs ? Et surtout, comment construire des partenariats plus équilibrés ? Pour répondre à ces questions, j’ai eu le plaisir d’échanger avec Esther Grace Bitjoka Ntamack, spécialiste des politiques de développement et fondatrice de Cultude. Forte de son expérience entre la France et le Cameroun, Esther défend une vision de la localisation qui dépasse largement la seule question des financements et invite à repenser en profondeur les relations entre les acteurs de l’humanitaire.

Repenser la localisation de l’aide

Comme le rappelle Esther, la localisation de l’aide est avant tout un engagement historique pris lors du Sommet humanitaire mondial d’Istanbul en 2016 dans le cadre du Grand Bargain. L’objectif était alors de transférer une partie des financements directement aux organisations de la société civile du Sud afin de renforcer leur capacité à répondre aux besoins des populations. Mais, comme elle le rappelle, la localisation ne peut être réduite qu’à une simple question de financement. 

D’après Esther, le véritable enjeu consiste à transformer la manière dont l’aide est pensée et mise en œuvre. Les organisations locales ne doivent pas uniquement recevoir davantage de financements, elles doivent également participer aux prises de décision, définir les priorités et voir leur expertise pleinement reconnue. Elle rappelle également que la localisation possède une dimension symbolique et culturelle. Ces organisations sont composées de personnes qui vivent au sein même des territoires où elles interviennent et disposent ainsi d’une connaissance fine des besoins des communautés. Il est donc indispensable de reconnaître les savoirs produits localement et de leur accorder la même légitimité que ceux développés par les organisations internationales. Et en ce sens, la coopération entre les acteurs internationaux et locaux doit évoluer vers une logique plus horizontale, où les savoirs circulent dans les deux sens et où l’expertise locale est valorisée au même titre que les approches développées par les organisations internationales. 

 

Les défis de la localisation de l’aide

Si les engagements en faveur de la localisation se multiplient, Esther rappelle que les organisations locales restent confrontées à de nombreux obstacles. Elle souligne notamment que les critères d’accès aux financements demeurent souvent complexes et peu adaptés aux réalités des organisations de terrain. Selon elle, les exigences imposées par certains bailleurs favorisent encore les structures internationales disposant de capacités administratives et financières importantes, au détriment d’organisations de la société civile pourtant profondément ancrées dans leur territoire. Elle souligne par ailleurs un paradoxe, les bailleurs demandent aux organisations locales de démontrer leur robustesse organisationnelle et leur conformité aux standards internationaux alors même que les financements accordés couvrent rarement les coûts nécessaires pour développer ces capacités, qu’il s’agisse du recrutement d’équipes, de la mise en place de systèmes de management de qualité ou de stratégies de fonctionnement.

« Une OSC qui doit tous les ans reconstituer son budget de fonctionnement à partir de rien ne peut pas développer de vision stratégique »

 Esther Grace Bitjoka

Cette situation fragilise durablement les organisations locales qui peinent à développer leurs capacités institutionnelles et voient régulièrement partir les collaborateurs qu’elles ont formés vers des structures disposant de davantage de moyens. Pour elle, renforcer les organisations passe nécessairement par un financement plus important des frais de structure afin qu’elles puissent construire une vision stratégique durable.

 

Renforcer le leadership local

Pour Esther, la localisation de l’aide ne pourra produire des effets durables qu’à condition d’investir dans le développement des organisations locales elles-mêmes. Elle identifie plusieurs leviers essentiels, à commencer par des financements pluriannuels qui permettraient aux organisations de sortir de la logique de projet et de développer une stratégie sur le long terme. Elle insiste également sur la nécessité de préserver leur autonomie afin qu’elles puissent définir leurs propres priorités plutôt que de répondre uniquement aux attentes des bailleurs.

Esther insiste également sur la nécessité pour les organisations locales de produire leurs propres connaissances. Selon elle, de nombreuses pratiques innovantes existent déjà sur les territoires mais restent peu documentées.  Les publier, les théoriser et les partager permettrait non seulement de les transmettre mais aussi de renforcer la légitimité des organisations qui les développent. Le renforcement du leadership passe également par une meilleure coopération entre organisations locales. Elle met notamment en avant les échanges Sud-Sud qui permettent de partager des expériences, des outils et des méthodes adaptées à des contextes similaires. Enfin, Esther rappelle que les organisations locales doivent aussi être davantage représentées dans les grandes instances internationales.  Il est difficile de parler de partenariat équilibré lorsque les principaux concernés restent absents des espaces où se construisent les politiques de développement.

La localisation de l’aide dépasse aujourd’hui largement la question du transfert des financements. Comme le souligne Esther, elle suppose une transformation profonde des relations entre les acteurs de l’humanitaire afin de reconnaître pleinement le rôle des organisations locales. Renforcer leurs capacités, financer leur développement et leur donner une place dans les prises de décision apparaissent comme des conditions essentielles pour construire des réponses plus durables et mieux adaptées aux réalités des territoires. Au-delà des engagements internationaux, c’est donc un véritable changement de gouvernance qui semble aujourd’hui nécessaire pour faire de la localisation de l’aide une réalité.