Dans le paysage humanitaire, certaines crises s’installent dans la durée et restent pourtant largement invisibles. Peu médiatisées et souvent sous-financées, elles affectent des populations dont les besoins essentiels demeurent insuffisamment couverts. On parle alors de crises oubliées, des situations chroniques et complexes où l’aide peine à atteindre ceux qui en ont le plus besoin, laissant des communautés entières dans une vulnérabilité persistante. Pour aborder en détail cela, j’ai eu le plaisir d’échanger avec Mathilde Rabeyroux, humanitaire spécialisée en pilotage de financements bailleurs. Forte d’expérience dans des contextes humanitaires complexes, elle accompagne les équipes humanitaires pour optimiser le financement, la mise en œuvre et le reporting des projets soutenus par les bailleurs institutionnels et internationaux. Un rôle clé pour renforcer l’impact et la durabilité des programmes en contexte de crise.

Comprendre les crises oubliées

Selon Mathilde, une crise devient « oubliée » lorsqu’elle perd en visibilité médiatique et politique. Elle insiste sur le fait que ces crises durent souvent depuis longtemps, sont complexes, multisectorielles, mêlant crises politiques, économiques et sociales, et souffrent d’un manque d’accès physique. Elle souligne également que le manque d’accès physique pour les acteurs humanitaires aggrave le problème car lorsqu’il est difficile de se rendre sur le terrain, l’information se fait rare et les bailleurs disposent de moins d’éléments et de données pour décider d’un financement

Ce cercle vicieux conduit à ce que certaines crises chroniques, malgré des besoins énormes, restent largement sous-financées. En parallèle, d’autres crises considérées comme urgentes attirent immédiatement l’attention et les fonds. Selon elle, ce déséquilibre ne reflète en rien la gravité des besoins mais résulte de la médiatisation et de la perception d’urgence. Elle note également que cette tendance n’est pas nouvelle. Même avant l’arrêt de certains financements de bailleurs, notamment ceux de l’USAID, certaines crises étaient déjà laissées de côté au profit de situations plus visibles. Et pour Mathilde, cette priorisation des bailleurs se fait malheureusement au détriment des populations vivant dans des contextes complexes.

 

Conséquences et sous-financement des crises oubliées

D’après Mathilde, l’invisibilisation de certaines crises a un impact direct et durable sur les communautés affectées. Elle souligne que les besoins essentiels restent largement insatisfaits, plongeant les populations dans une double vulnérabilité, celle de la crise et celle de l’oubli. Au Mali, en République centrafricaine ou dans l’extrême nord du Cameroun, elle a constaté comment l’insécurité et le manque d’accès humanitaire contraignent les populations à se déplacer pour fuir les combats, tout en restant privées d’aide. Ces crises s’installent dans le temps et leurs effets marquent durablement les populations qui y vivent.

 « Le problème, c’est que si l’ONG n’est pas forcément présente de manière opérationnelle dans ces zones-là, même si elle recevait des financements, ce ne serait jamais assez pour pouvoir s’établir sur le long terme, ouvrir une base (…). Et puis, ce n’est pas envisageable d’un point de vue sécuritaire. »

Mathilde Rabeyroux

Mathilde explique que ce cercle vicieux s’accentue à cause de la médiatisation inégale. Les crises visibles et considérées comme urgentes et ponctuelles, comme celles en Ukraine ou à Gaza, attirent rapidement l’attention et les financements, tandis que les crises prolongées, difficiles d’accès et moins médiatisées, reçoivent moins de soutien. Elle prend l’exemple d’une expérience récente, liée à une crise à la frontière du Soudan où, des bailleurs ont rapidement débloqué des fonds d’urgence pour répondre à une épidémie de choléra. Cependant, et comme elle le souligne, ce type de mobilisation rapide reste l’exception. Le sous-financement n’est pas lié à l’importance des besoins mais à la combinaison du manque d’accès aux zones touchées, de la difficulté pour les acteurs humanitaires de s’y établir et de la visibilité médiatique limitée, qui décourage les bailleurs institutionnels de mobiliser leurs enveloppes financières dans ces contextes instables où les effets positifs des programmes se font attendre.

Repenser l’action humanitaire

Comme Mathilde le souligne, les bailleurs et les ONG sont contraints de prioriser leurs interventions dans un contexte de ressources limitées, avec une attention accrue portée aux besoins les plus critiques. Elle rappelle toutefois que, face à ces défis, des évolutions sont déjà en cours menant à une transformation des modes d’action humanitaires, avec davantage de coordination afin d’optimiser les coûts. Le renforcement des partenariats avec les acteurs locaux, via des projets menés en consortium, est devenu un élément central. Ces organisations, déjà présentes sur le terrain, permettent de maintenir une réponse plus durable et adaptée aux réalités des communautés. Travailler conjointement permet également d’éviter les doublons dans les réponses apportées et d’optimiser les ressources mobilisées. Mathilde précise que cette approche est devenue, pour de nombreux bailleurs, un critère essentiel pour l’attribution de financements.

Mais au-delà des aspects opérationnels, elle insiste sur un levier essentiel, le plaidoyer. Mieux documenter les besoins, donner la parole aux populations concernées et humaniser la crise sont, selon elle, indispensables pour attirer l’attention des médias, des décideurs et des bailleurs. Rendre visible les réalités quotidiennes de ces crises est une condition essentielle pour mobiliser davantage de soutien et éviter qu’elles ne restent durablement dans l’ombre.

Les crises oubliées révèlent un défi majeur pour l’action humanitaire, cela oblige à répondre à des besoins persistants tout en agissant dans un contexte de financement limité et d’accès restreint. Comme le souligne Mathilde, il est essentiel de mettre en lumière l’écart entre les besoins humanitaires et les ressources disponibles afin d’orienter efficacement les interventions. La coordination entre acteurs, le renforcement des capacités locales et un plaidoyer mieux ciblé apparaissent comme des leviers incontournables pour assurer des réponses durables et adaptées. Rendre visibles ces crises, documenter leurs impacts concrets et humaniser le discours permettent non seulement de mobiliser davantage de soutien mais aussi, de renforcer la stratégie et l’efficacité de l’action humanitaire.