Les crises humanitaires prennent aujourd’hui des formes de plus en plus complexes. On parle désormais de polycrises pour désigner des situations où plusieurs crises se superposent et s’alimentent mutuellement : catastrophes en cascade, conflits prolongés, instabilités économiques ou encore pressions climatiques. Dans un monde profondément interconnecté, ces crises s’entrelacent et se renforcent rendant leur gestion particulièrement complexe. Pour mieux comprendre ces dynamiques, j’ai eu le plaisir d’échanger avec Francis Claver Tehoua, directeur pays au Niger pour Solidarités International. Forte de nombreuses années d’intervention dans des contextes fragiles et instables, l’ONG a développé une expertise précieuse pour faire face à ces environnements où les réponses humanitaires doivent s’adapter à cette complexité croissante.

Rappelons que cette interview s’inscrit dans le cadre du Podcasthon, le premier événement caritatif qui rassemble des podcasteurs francophones venus d’horizons différents autour d’un objectif commun, donner de la visibilité aux associations et ONG et faire découvrir leurs actions au plus grand nombre, afin d’encourager chacun à soutenir ces causes.

Qu’est-ce qu’une polycrise ?

Comme l’explique l’ONG Solidarités International, une polycrise ne se résume pas simplement à la succession de plusieurs crises distinctes. Elle correspond plutôt à un enchevêtrement de crises qui interagissent entre elles et se renforcent mutuellement, créant un système global de plus en plus instable. Les effets combinés de ces crises deviennent alors plus graves que si chacune survenait séparément.

« Une polycrise n’est pas seulement une accumulation de crises différentes. C’est un enchevêtrement de crises qui interagissent et se renforcent mutuellement, rendant la situation globale beaucoup plus instable. » 

 Solidarités International

Pour illustrer cette différence, l’ONG évoque la distinction entre une crise dite classique et une polycrise. Dans une crise isolée, comme une inondation ou un tremblement de terre, la cause est généralement identifiable et localisée. Les réponses humanitaires peuvent alors s’organiser autour de cette cause unique. À l’inverse, une polycrise résulte de la concentration de facteurs multiples et interdépendants. Une sécheresse liée au changement climatique peut par exemple provoquer une hausse du prix des denrées alimentaires, alimenter des tensions sociales, dans un pays déjà fragilisé par des conflits, et perturber les échanges commerciaux ou l’accès aux ressources essentielles. Ces crises imbriquées aggravent la situation générale et rendent la gestion de la crise beaucoup plus complexe.

 

Des polycrises qui aggravent les vulnérabilités

Les polycrises ont des conséquences particulièrement lourdes pour les populations déjà fragilisées. Solidarités International souligne que l’un des impacts les plus immédiats est l’augmentation de l’insécurité alimentaire et nutritionnelle. Lorsque les systèmes économiques, agricoles et logistiques sont perturbés simultanément, l’accès à la nourriture ou à l’eau devient extrêmement difficile. Les effets se font également sentir sur les systèmes de santé. La hausse du prix du carburant, la perturbation des circuits d’approvisionnement ou encore l’insécurité peuvent empêcher les populations d’accéder aux centres de soins et provoquer un recul général de la santé publique. À cela s’ajoutent les déplacements forcés de populations, l’effondrement des moyens de subsistance et l’aggravation de la pauvreté. Ces différentes conséquences s’alimentent les unes les autres et créent un cercle vicieux. Au final, les polycrises peuvent conduire à un effondrement systémique des conditions de vie des communautés et de la société, dépassant largement leur capacité de résilience.

Adapter la réponse humanitaire

Face à ces crises qui se nourrissent les unes des autres, l’action humanitaire ne peut plus se limiter à répondre à une urgence après l’autre. Pour Solidarités International, il devient alors nécessaire d’évoluer vers des approches plus flexibles, anticipatives et intégrées. L’un des changements majeurs consiste à passer d’une logique de réaction à une logique d’anticipation. Cela implique notamment de développer des systèmes d’alerte précoce capables d’identifier les risques avant qu’ils ne se transforment en catastrophe. Dans certains contextes, les organisations humanitaires peuvent ainsi s’appuyer sur l’utilisation de nouvelles technologies, les données climatiques ou météorologiques pour anticiper les périodes de sécheresse ou d’inondations et organiser l’aide en amont

L’adaptation passe également par une approche plus globale des programmes humanitaires. Les projets doivent répondre simultanément à plusieurs besoins et s’attaquer aux causes profondes de la vulnérabilité des populations. Enfin, l’implication des communautés locales est essentielle, car elles sont souvent les premières à faire face aux crises et jouent un rôle central dans les mécanismes de résilience.

Face à ces crises multiples, la réponse humanitaire se heurte toutefois à un autre défi majeur, comme le rappelle l’ONG, celui des moyens disponibles. Les financements humanitaires restent largement insuffisants pour répondre à l’ampleur des besoins. Certains programmes humanitaires ne sont pas financés à 100 % depuis plusieurs années, alors même que les crises s’installent dans la durée et que les conflits armés continuent d’accroître la vulnérabilité des populations. Pour Solidarités International, répondre aux polycrises nécessite également un changement plus profond dans la manière de financer et d’organiser l’action humanitaire. Elle évoque notamment la nécessité d’explorer des mécanismes de financement plus flexibles, capables de mobiliser de nouveaux acteurs afin de soutenir des projets durables et renforcer les capacités des communautés locales. Plus qu’une succession d’actions isolées, cette approche pourrait permettre de mieux préparer les sociétés aux crises à venir et de renforcer leur résilience face à un monde marqué par des instabilités croissantes.

 

 

 

Dans un monde marqué par l’interconnexion croissante des crises, le secteur humanitaire doit adapter ses méthodes et ses outils pour rester efficace. Les polycrises obligent les organisations humanitaires à repenser leurs stratégies, à anticiper davantage les risques et à développer des réponses plus globales et coordonnées. Si les défis sont immenses, notamment face à des financements souvent insuffisants, l’évolution des approches humanitaires apparaît aujourd’hui comme une nécessité pour répondre à la complexité des crises contemporaines et protéger les populations les plus vulnérables.

Si vous êtes sensible au travail de Solidarités International, n’hésitez pas à partager leur travail et à parler de cette ONG autour de vous. Pour ceux qui souhaitent aller plus loin, vous pouvez également contribuer en faisant un don directement sur leur site. Pour cela, rendez-vous directement sur le site de Solidarités International.